Le M veineux du pli du coude


 

21 JUILLET 2020

——Jean Casanova

——–Le M veineux du pli du coude offert à la ponction, le coude en extension complète, reste le siège d’élections pour la pose d’une perfusion. Thérapeutique le plus souvent. Mais ce n’est pas toujours le cas.

——À la prison de Haute – Terre, dans l’Indiana, Daniel Lee, condamné à mort pour un triple meurtre y a ainsi été exécuté par injection létale le mardi 14 Juillet. Première exécution fédérale depuis 17 ans aux États-Unis, a annoncé le Ministère américain de la Justice.

Reconnu coupable en 1999 du meurtre d’un couple et de leur fillette de huit ans dans l’Arkansas, lors d’un cambriolage destiné à financer un groupe suprématiste, Daniel Lee, 47 ans, a finalement été exécuté après l’épuisement des habituels recours judiciaires.

La peine de mort aux États-Unis est inscrite au Code Pénal des 52 État de la bannière étoilée, 20 d’entre eux ayant cependant décrété ces 20 dernières années son abolition. Elle reste encore cependant la peine suprême au niveau fédéral, bien qu’exceptionnellement prononcée et exécutée. Les abolitionnistes ne désespèrent pourtant pas de voir l’État fédéral y renoncer. La défaite de Donald Trump pourrait ouvrir la voie à cette abolition.

—-Dans la nuit, la Cour Suprême avait donné le feu vert aux autorités fédérales pour cette exécution, la première depuis 2003, sous l’impulsion du gouvernement de Donald Trump qui réclame aujourd’hui un usage renforcé de cette sanction. Deux autres exécutions fédérales sont programmées cette semaine, et une quatrième à la fin du mois d’Août.

——À l’approche de l’échéance fatale, les appels s’étaient pourtant multipliés pour que le Président des États-Unis, Donald Trump, fasse preuve de clémence. « En tant que partisane du Président Trump, je prie celui-ci pour qu’il entende mon message : l’exécution de Dany Lee pour le meurtre de ma fille et de ma petite fille n’est pas ce que je veux et apportera plus de douleur à ma famille » avait déclaré Earlene Peterson, la maman et grand-mère des deux victimes, opposée à la peine capitale par conviction religieuse.

Un millier de responsables religieux, catholiques et évangéliques, avaient également appelé le Président à « se concentrer sur la protection de la vie et non sur les exécutions » en ces temps de Covid – 19.

Vendredi, l’Union Européenne lui avait même demandé de reconsidérer une position qui, selon elle, « va à l’encontre d’une tendance générale aux États-Unis et dans le monde d’abolir la peine de mort, par la loi ou en pratique ».

——–« Tu ne tueras point ! » avait pourtant déclaré le géant pharmaceutique Pfizer annonçant qu’il interdisait désormais l’utilisation de ses produits pour des exécutions.

Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’exécutions d’ordonnances médicales. Celles-ci continueront à être honorées comme à l’habitude.

Non, a déclaré Pfizer, « Nous fabriquons des produits pour améliorer et sauver la vie de patients. Fidèles à nos valeurs, nous nous opposons aujourd’hui à l’utilisation de nos produits pour des injections létales pour la peine de mort. »

——–Louable décision ! Toutes proportions gardées, comparaison n’est pas analogie, elle permettra à Pfizer d’échapper à l’opprobre générale, cette honte profonde, ce déshonneur extrême, l’opprobre qui frappa IG Farben, le grand trust de la chimie allemande, dont le pesticide, le Zyklon B, avait permis l’extermination dans des chambres à gaz, à Auschwitz et ailleurs, de millions de juifs et de tsiganes.

——Au moment où Donald Trump, dans sa course à l’électoralisme le plus crasseux, celui basé sur la haine et le sang, vient d’annoncer la reprise des exécutions après condamnation par des tribunaux fédéraux – elles étaient maintenant interrompues depuis 16 ans – la décision de Pfizer pose un difficile problème au dangereux clown peroxydé. Celui de la rupture d’approvisionnement.

—-Rupture d’approvisionnement dans la chaîne d’un mode d’exécution de plus en plus contesté aux États-Unis. Celui dont la première étape n’est plus de dégager la nuque avant l’installation de la tête sur le billot, mais la toute prosaïque nécessité, celle d’habitude utilisée pour soigner dans les pays civilisés, d’abord trouver une veine. En général, au niveau du pli du coude, justement au niveau de son M veineux.

——Nous écrivions ces quelques lignes, intitulées La Banalité du Mal, il y a plus de six ans, en réaction au même événement survenu les jours précédents.

« En ce 29 Avril 2014, à la prison d’Oklahoma City, en Oklahoma, 46° étoile nord- américaine de la bannière étoilée, Clayton D. Lockett, condamné à mort pour meurtre il y a 20 ans, recevait les derniers soins du Dr Mac Alester sous la forme d’une perfusion d’un produit dont la nature n’a pas encore été rendue publique. Après 45 minutes de cris de souffrance et de convulsions, le Dr Mac Alester concluait à la « crise cardiaque foudroyante ».

Pour couper court à l’insoutenable spectacle de cette heure de torture légalisée, Robert Patton, le directeur de la prison qui présidait à l’exécution, faisait tirer les rideaux de la fenêtre vitrée derrière laquelle se tenaient, effarés et bouleversés, avocats, journalistes et familles.

——–Depuis le refus des laboratoires pharmaceutiques européens, et maintenant américains, de continuer à approvisionner les prisons américaines en phénobarbital ainsi qu’en autres « médicaments » en usage dans ce type de chambre de la mort, les autorités pénitentiaires peinent à se doter des substituts nécessaires à ces basses œuvres. Le renfort des services vétérinaires n’y suffisant plus, le recours est avéré à des officines privées plus ou moins contrôlées, et silencieuses quant à la nature des substances qu’elles délivrent.

La deuxième exécution qui devait suivre, le jour même, avait été reportée dans 15 jours, le condamné réintégré dans sa cellule.

——La peine de mort est un Système. Il lui faut certes, des Dr Mac Alester, des directeurs Robert Patton pour l’exécuter. Mais aussi des juges, s’appuyant sur la loi, pour la prononcer. La Loi, des parlementaires pour la voter. Une Cour Suprême pour la juger constitutionnelle. Des citoyens souverains pour la valider. Et un Président en pré-campagne, aujourd’hui, Donald Trump, non pas pour l’accepter, mais pour en relancer l’application, dans l’esprit du plus crasseux électoralisme.

——Voilà pourquoi, le combat pour l’abolition de la peine de mort est un combat contre le Système. Ce Système, qui même aujourd’hui pris en défaut sur ses modalités techniques, va enquêter, sanctionner, corriger, c’est cela le Système, pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Par ces événements, entendez l’anomalie d’une chose qui n’aurait dû prendre qu’une minute et non pas quarante-cinq.

La thèse de la Banalité du Mal de la philosophe Hannah Arendt est d’autant plus prégnante que tout ceci n’était pas survenu au fond de geôles théocratiques ou dictatoriales. Non ! Tout ceci est advenu dans un État démocratique, à la presse libre, aux universités prestigieuses, aux artistes talentueux, et où le mouvement abolitionniste milite activement.

——–Revenons en arrière à propos d’abolitionnisme. Il y a plus de 150 ans, dans ce même pays, les États-Unis, une nouvelle nation se forgeait dans la Guerre de Sécession, dont l’hagiographie lincolnienne n’a cessé de nous enseigner quelle fut la lutte du Nord éclairé, abolitionniste, contre le Sud rétrograde et esclavagiste.

S’il y a beaucoup de vrai dans cette sainte lecture, où près de 400 000 hommes meurent pour libérer de leurs chaînes 4 millions d’esclaves noirs, dans une Amérique brutalement éveillée par la lecture de La Case de l’Oncle Tom, l’historien ne peut pas feindre d’ignorer que l’affrontement colossal de cette Guerre de Sécession, accoucheuse de la grande nation américaine d’aujourd’hui, avait aussi pour enjeu le bras-de-fer historique pour la conduite de l’avenir du continent nord-américain, entre la grand bourgeoisie financière et industrielle naissante du Nord et l’aristocratie latifundiaire sucrière et cotonnière du Sud. L’abolition de l’esclavage, cette banalité du mal d’alors, était pour le Nord la condition de la ruine du Sud et donc de la victoire.

—-La lucidité oblige à considérer que la victoire de cette grande cause progressiste inventée par la Révolution Française fut obtenue à l’aide des dollars de la banque, de la sidérurgie et des chemins de fer du Nord.

Autant de ressources dont devront se passer aujourd’hui les nouveaux abolitionnistes car, pour l’instant rien n’est venu démontrer que Wall Street ait décidé de prendre parti pour mettre un terme à ces assassinats légalisés. La Finance présente au rendez-vous des grandes causes des historiques ? Donald Trump en nouveau Lincoln ? N’y croyons pas trop.

—-L’Histoire l’a montré : lorsqu’une classe sociale est capable de reprendre à son compte une grande cause progressiste, l’abolition des privilèges de la Nuit du 4 Août 1789 en France, l’abolition de l’esclavage des années 1860 aux États-Unis, et toujours aux États-Unis, la lutte contre le fascisme à l’ère rooseveltienne, alors cette classe sociale, la grande bourgeoisie en l’occurence, peut prétendre à l’hégémonie dans son pays et à la conduite des affaires.

——–Rien n’a changé depuis. Le combat pour cette nouvelle abolition continue, et reste un enjeu central dans la course à la présidence.

—-Ne reste plus qu’une solution pour Donald Trump, préposé aux affaires de la grande finance nord-américaine, plus qu’une solution pour pallier ces interdits que même les laboratoires vétérinaires ont décidé d’appliquer : le retour du peloton d’exécution ou de la pendaison.

La barbarie est toujours dans les murs.

 

 

 

 

 


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