Cri du cœur


6 FEVRIER 2020

——Jean Casanova

——–« Les discours des amants n’accusent leurs sentiments que dans les mots imprévus ; alors, c’est le cri du cœur », écrivait Stendhal dans son magnifique roman d’amour, parlant de celui du jeune officier de lanciers Lucien Leuwen apercevant Madame de Chastellet à son balcon.

———Ce cri du cœur, cette expression spontanée d’un sentiment profond, est-ce aussi celui de Muriel Pénicaud – pour quel amant secret ? – déclarant à propos du congé parental pour la perte d’un enfant : « Est-ce normal que ce soit l’entreprise qui paye ça à 100 % ? ».

Renchérie par une députée de sa majorité : « Quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile ».  

Muriel Pénicaud enjoignant ainsi à l’ensemble de sa majorité parlementaire à l’Assemblée nationale le rejet d’un amendement de loi dont on attendait pourtant le plus large consensus, celui de porter à 12 jours le congé parental pour deuil d’un enfant, cette tragédie des tragédies.

——–Comble de la honte et du désespoir – cri du cœur repoussé par l’objet de sa flamme – le MEDEF annonçait dans les heures qui suivaient qu’il était favorable à ce congé et espérait le voir adopté par un nouveau vote. Environ 4500 familles sont frappées chaque année d’un tel deuil, et accorder quelques jours de congé supplémentaires à ces familles ne devrait pas entraver l’économie du pays, ni nuire à sa compétitivité. Dixit Geoffroy Roux de Bézieux, président de l’instance patronale.

——Au-delà de la honte qu’il suscite, cet épisode de la vie ordinaire de notre Ve République, cet épisode est au moins doublement révélateur.

D’une part, de la totale et anticipée inféodation d’un clan politique aux forces de l’ombre économiques qu’il s’évertue à flatter et à servir, en devançant même ses injonctions.

—-D’autre part, au tragique s’ajoute l’ubuesque, de la déliquescence de nos institutions.

Le groupe majoritaire à l’Assemblée dite Nationale, par sa double volte-face – un coup, le rejet de la disposition ; un autre, le souhait, sur injonction de l’Exécutif de la réexaminer – ce groupe ne reflète plus le pays réel qui l’a élu il y a deux ans dans ses circonscriptions, lors d’un scrutin dit législatif.

Ce pays, quelques soient ses choix électoraux, ce pays qui reste malgré tout celui de la « common decency », chère à Georges Orwell, évoquée par Jean-Claude Michéa dans son essai La double pensée.

—-La common decency, « cette commune décence, cet ensemble de vertus élémentaires que sont la loyauté, l’honnêteté, la bienveillance et la générosité », toutes vertus partagées collectivement, vertus de base que l’humanité a toujours reconnues et valorisées, celles qui font le lien transversal entre tous, au-delà de toute construction idéologique.

Nous n’avons plus aujourd’hui qu’un clan devenu la chambre d’enregistrement des volontés de l’Exécutif, y compris dans ses errements. « Libres d’obéir ».

——Un cri du cœur révélateur. Illustration que nous ne sommes plus en République. Larousse nous éclaire quant au sens du mot dictature : dans l’Antiquité romaine, la magistrature extraordinaire, la plus élevée de toutes ; aujourd’hui, la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un individu, d’un parti, d’une classe ou d’un clan.

——–Nous terminerons par cette sentence de l’écrivain grec, Plutarque : « L’ingratitude envers les grands hommes est la marque des peuples forts ».


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