Voyage en 2039


 

7 JUILLET 2019

(Département des Sciences Sociales de la New York University de Abu Dhabi)

——Jean Casanova

203° étage de l’Université d’Abu Dhabi. Le bureau encore allumé du Pr Randall

——–Vous gardez probablement encore mémoire, chers lecteurs, c’était il y a une vingtaine d’années, notre entretien du 2 Novembre 2014.

Entretien avec l’essayiste Rachid Meknassi, publié sous le titre volontairement alarmiste à l’époque, Les robots vont-ils tuer les bobos ?

——« D’ici à 2035, la robotisation pourrait être aux cols blancs ce que fut la mondialisation du tournant des années 2000 pour les cols bleus ; la cause d’un chômage technologique de masse. Nous entrons dans l’ère des robots-tueurs, celle où la quasi-totalité des tâches intellectuelles de conception et d’éducation occupées par les couches moyennes et moyennes supérieures vont être confiées à des robots et à l’intelligence artificielle ».

La propriété privée de ces robots aux mains tentaculaires de grands groupes comme Google, Apple ou Amazone enverra au chômage par le monde des centaines de millions de cadres salariés, avec la projection phénoménale de plus de 50 % de la population active sans emploi et sans salaire.

Il va bientôt la remplacer

——–30 ans ont passé, chers lecteurs. Les progrès de la médecine ont été tels qu’aujourd’hui, pétillant nonagénaire, nous sommes toujours en parfaite forme physique et intellectuelle et, recul de l’âge de la retraite oblige, toujours en activité, d’ailleurs peut-être plus pour très longtemps, un nouveau plan robotico-social étant en prévision pour les structures de presse.

Pas si dramatique que cela, puisque nous totalisons maintenant toutes les annuités nécessaires et venons de franchir, l’année dernière, le cap de l’âge légal de départ à la retraite. Nous confessons volontiers le caractère un peu égoïste de cette parenthèse.

——30 ans ont passé et nous sommes désolés de vous dire qu’aujourd’hui, en 2039, la proportion de 60 % de sans-emplois a été franchie à la fin de l’année 2038, malgré tous les efforts de maquillage des statistiques de Pôle – Emploi, ainsi que les larmes d’alligator de nos dirigeants feignant de tenter d’inverser la progression de la fatidique courbe, pour revenir vers les eaux des 50%, proportion jugée selon eux plus propice à la paix sociale.

——A cette heure, il apparaît clairement que le système-monde moderne dans lequel nous vivons ne peut plus se perpétuer. Notre jugement n’est pas moral, il ressort du constat, et nombre d’analystes le font remarquer.

Il apparaît clairement que les classes dites inférieures et moyennes, disons subalternes pour aller vite, ne croient plus qu’elles sont du bon côté de l’Histoire.

Il nous a paru bon d’essayer lucidement d’anticiper et, pour cela, de consulter le Pr Collins Randall de l’Université de Sciences Sociales d’Abou Dhabi, connu pour ses travaux de sociologie des Révolutions.

Joss Randall dans Au nom de la loi

Collins Randall. Certains d’entre vous garde encore en mémoire le nom de son grand-père Joss.

Joss Randall héros justicier d’une série western des années 60 du XXe siècle, justicier au ceinturon duquel pendait une Winchester à canon scié, et terreur des mauvais garçons de saloon.

Does Capitalism have a future ?

——–Nous accueillant dans son spacieux bureau aux 203° étage de la tour de l’Université d’Abu Dhabi, le Pr Collins Randall, dont nous vous recommandons la lecture du récent ouvrage, tenait immédiatement à cette mise au point, pour ne pas dire cette mise en garde à notre égard. Nous le citons de tête :

« Le capitalisme est un système et tous les systèmes ont une durée de vie. Ils ne sont pas éternels. Ilya Prigogine, dans la Fin des Certitudes, a dit : nous avons un âge, notre civilisation a un âge, notre univers a un âge, le système a un âge… naissance, maturité, dépérissement et crise structurelle ».

Fronçant le sourcil le Pr Randall rajoutait : « Je ne suis pas un sociologue révolutionnaire, mais un sociologue de la Révolution. Il n’est pas question de condamner ou de défendre le Capitalisme. Le sort d’un système ne dépend pas de la quantité de biens ou de maux sociaux qu’il engendre. La question n’est pas de savoir si le Capitalisme est meilleur ou pire que tous les autres systèmes ayant existé jusqu’à nos jours. La question est d’explorer les possibilités de l’issue à sa crise structurelle ».

Merci pour cette mise au point nette, claire et carrée !

——Pour nous et pour vous, chers lecteurs, qui oscillez souvent entre l’espérance de l’avènement proche du paradis socialiste et la résignation fataliste à un ordre injuste et immuable, le Pr Randall venait de poser les bornes du champ de l’entretien.

——Pr Randall, en toute lucidité et parfait réalisme, à votre avis, l’issue de la crise structurelle du Capitalisme est-elle proche ?

Mes travaux depuis 20 ans sur l’inéluctabilité progressive du chômage technologique et son aboutissement aux proportions actuelles, 60 %, ont été vérifiés. Aujourd’hui, la pression exercée par ses deux conséquences directes, la sous-consommation et l’agitation sociale et politique qu’il induit, cette pression rend la survie du système plus que problématique, impossible.

—–Pr Randall, votre prédiction peut-elle être aussi linéaire ?

Non ! Il existe quatre impondérables qui peuvent modifier, retarder ou accélérer cette échéance et, par définition, nous ne les maîtrisons pas :

(1) De grandes pandémies bactériennes ou virales, je vous renvoie à la Grande Peste européenne du XIVe siècle, laquelle avait considérablement modifié le développement des forces productives de l’époque, à la période charnière de la transition féodalisme-capitalisme.

(2) Deuxièmement, des perturbations de l’écosystème induites par le réchauffement climatique.

(3) Troisièmement, une conflagration nucléaire déclenchée par des acteurs extra-étatiques, terroristes ou mafieux, ou étatiques.

Atlas de la plate-forme moyen-orientale en 2000

(4) Quatrième impondérable, une configuration différente de celle de la période historique des 30 premières années du siècle, en gros 2000-2030, période, dite par les historiens, période de la Guerre des Civilisations dont, vous vous souvenez, le soubassement matériel n’avait rien de civilisationnel mais correspondait en gros aux enjeux tournant autour de l’appropriation des richesses pétrolières et gazières de la grande plate-forme moyen-orientale.

La grande transition énergétique des années 20 et 30 impulsée par le Président Macron, ainsi que le développement extensif des énergies durables ont totalement bouleversé la donne géostratégique, précipité la chute des pétro-monarchies, les principaux bailleurs de fonds de la convulsion intégriste, et installé cette région moyen-orientale dans des aléas ne tenant plus à la propriété du sous-sol et de ses gisements fossiles, mais à la problématique de l’accès à l’eau.

Problématique, vous le savez, dont les tenants ne sont plus d’ordre géopolitique, mais technologique, ceux de la maîtrise de la désalinisation des eaux des océans. Exit la Guerre des Civilisations.

Et, se tournant à demi vers l’encoignure de son bureau et l’imposante statue en ivoire synthétique de Confucius, l’University d’Abou-Dahbi est maintenant propriété d’un fond souverain chinois.

Vous remarquerez d’ailleurs l’attention permanente de la direction transnationale du système- monde, non pas à déclencher ces crises impondérables, elle n’en a pas la capacité bien sûr, mais à essayer de les moduler, de les canaliser, de les utiliser dans le sens de la perpétuation du système.

——Pr Randall, au-delà de tous ces impondérables et pour en revenir au dénouement de cette crise structurelle, induite par le chômage technologique,  quelle forme politique pourrait prendre cette transition post-capitaliste ? 

Il y a au moins deux possibilités, mais ceci n’est pas limitatif :

– le plus grand danger serait que la perspective d’une révolution anticapitaliste avec ses menaces de changement spoliateur pour les couches dirigeantes, aux USA, en Russie, en France… engendre une solution de type néofasciste, disons plutôt illibéral : régime autoritaire soutenu par des mouvements populaires identitaires, nostalgiques et xénophobes, régime qui mettrait en œuvre un niveau de redistribution suffisant pour maintenir en vie la masse des chômeurs, le tout sous l’égide d’un Etat policier.

Allusion aux régimes que vous connaissez bien, apparus il y a une vingtaine d’années maintenant, ceux de Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Salvini en Italie. Toutes choses évidemment non fatales.

– ou alors, c’est la seconde possibilité, un processus politique pacifique où un parti ou une coalition de partis portés au pouvoir par un processus électoral et, plus que combiné, encadré par un puissant mouvement social, celui d’un soulèvement des chômeurs alliés à une classe moyenne dont l’épargne et les retraites seraient en train de s’évaporer, ne mettent en place un programme anticapitaliste de réappropriation sociale du système de production et donc une nouvelle logique de redistribution de la richesse créée. 

——–Pr Randall, aurons-nous le choix entre ces deux options ?

Le choix, non ! Pardonnez-moi, il faudra vous bouger le cul ! (en français, car le Pr Randall avait été étudiant à Nanterre dans ses jeunes années).

Puis reprenant dans sa langue maternelle, « good luck, old fellow », fendant l’armure et nous faisant comprendre que l’homme de science était aussi un homme. Il se leva, l’entretien était clos. Nous serrant chaleureusement la main, il nous raccompagna vers le turbo-ascenseur panoramique qui desservait les 400 étages.

21h. Abu-Dhabi scintillait dans la nuit


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