Potache ou patachon. Les études sont un voyage


 

15 JUIN 2019

(Qingdao – District de Shandong – République Populaire de Chine)

——Jean Casanova

——–« Les études sont un voyage » proclame aujourd’hui sur son site Web, Brest Business School, tout près de Landerneau, dans notre chère Bretagne.

Un voyage au long cours, quoi de plus normal, à Brest, dans cette ville de marin. BBS (Brest Business School) est maintenant chinoise, depuis son acquisition par Weidong Cloud Education, le géant chinois de l’enseignement supérieur à distance et de la formation professionnelle.

——C’est en janvier 2018, dans le cadre de la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, que M. Duanrui Wang, président de Weidong Cloud s’était vu confié, à l’occasion de sa signature au Grand Palais du Peuple, à Pékin, le mirifique contrat de 8 milliards de yuans (environ 1 milliard d’euros), pour le développement d’un « campus des métiers franco-chinois ». 

Nous avons fait le voyage de Qingdao (province de Shandong), ville portuaire jumelée avec Brest, pour y rencontrer M. Duanrui Wang, magnat de l’immobilier et de l’hôtellerie, aujourd’hui investisseur dans le télé-enseignement.

Un de mes proches, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), nous glissait, énigmatique, ces derniers jours, au moment de nous séparer : « Si tu vas à Qingdao, n’oublie pas d’aller voir Duanrui Wang ! »

Vous verrez dans quelques lignes que cette invite à la Dario Moreno « Si tu vas… » a peu en commun avec les cariocas et le tintamarre des défilés festifs des écoles de samba.

——–Chiffre d’affaires de 10 milliards de dollars en 2016, siège social, Qingdao, activités immobilières et hôtelières, aujourd’hui de télé-enseignement de par le monde, nous vous présentons China Weidong Cloud Education. Président, M. Duanrui Wang.

——Nous sommes donc aujourd’hui, chers lecteurs, à Qingdao, justement au siège de la China Weidong Cloud Education, dans le bureau de son président, M. Duanrui Wang, pour évoquer avec lui l’avenir de l’Université française. Que nous vaut encore cet ébouriffant coq-à-l’âne, n’allez-vous pas manquer de penser ?

L’aimable président a bien voulu accepter de nous rencontrer et répondre à nos interrogations. Elles sont probablement les vôtres, quoi de plus normal.

Dans le bureau de M. Duanrui Wang

Vous connaissez tous l’état calamiteux de notre Université, en queue de peloton, voire dans le grupetto disent les fins connaisseurs de notre Tour Cycliste, en queue de peloton du fameux classement de Shanghai des universités, devançant de peu celle de Roumanie.

Le grupetto désigne en jargon cycliste, le petit groupe de coureurs lâchés (en montagne le plus souvent) par le gros du peloton. Ce petit groupe, le grupetto, se forme pour chercher à réaliser en commun la fin du parcours sur un rythme adapté et plus lent, le but étant de parvenir à l’arrivée avant les délais d’élimination.

——–Abandonnée depuis plus de 30 ans par tous les ministères successifs de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, encore titubante du coup de pied de l’âne de la loi LRU de 2007, censée lui conférer responsabilité, liberté et autonomie, formule mantra de notre Nouvelle Raison du Monde, loi LRU qui ne serait en fait, selon ses opposants, que le préalable à sa privatisation rampante, notre pauvre Université peine partout à remplir ses missions traditionnelles : former les élites aux métiers supérieurs, produire et transmettre le savoir. Tâches dans lesquelles, croulant sous de prétendues pesanteurs administratives et une « surpopulation étudiante », elle se voit peu à peu supplantée par les Grandes Ecoles.

Vivement la sélection à l’entrée et la hausse des frais d’inscription ! Ce n’était qu’une parenthèse.

Et jusqu’à la critique assassine qu’elle ne serait là que pour masquer le chômage des jeunes générations.

——Ce court préambule, chers lecteurs, afin de mieux vous faire cerner et apprécier les propositions de M. Duanrui Wang, le directeur de Weidong Cloud. Rien que moins que l’offre de prise de participations dans diverses universités hexagonales.

——M. Wang, bonjour ! Merci de nous recevoir pour évoquer le si délicat sujet qui nous préoccupe : l’avenir de l’Université française et la contribution de la China Weidong Cloud Company. Ne craignez-vous pas, dans notre pays aux esprits si mal préparés, que vos propositions d’investissement, ne jouons pas sur les mots, d’acquisition de notre Université, puissent jeter, non pas à la rue, encore que, mais dans la rue, étudiants et acteurs du monde éducatif universitaire. Ne craignez-vous pas, pour paraphraser notre Stendhal, « les torrents d’indignation qui, à tout coup, submergeront tous les cœurs bien-pensants, lorsqu’ils apprendront l’incroyable et effroyable insolence de votre proposition ? »

Éclat de rire de M. Wang. C’est La Chartreuse de Parme que vous me citez là, et poursuivant de tête notre célèbre romancier : « Après l’évasion de Fabrice del Dongo, pour manifester sa joie et défier le prince de Parme et sa clique, la Sanseverina donne l’ordre d’organiser un immense feu d’artifice et une grande beuverie dans le parc de son château de Sacca. A l’indignation unanime de l’ensemble des gens de Parme ».

Nous rivant ainsi quelque peu le clou, petit journaliste français infatué, dont un Président se vantait, il y a quelques années, de n’avoir pas lu La Princesse de Clèves.

N’ayez aucune inquiétude, cher ami ! Notre proposition ne s’adresse qu’à quelques universités de province ou de la couronne parisienne en défaut de paiement. Ce rachat n’aura pas plus d’incidence sur leur fonctionnement et leurs missions que la privatisation de l’Aéroport de Toulouse et du port du Pirée n’aura pu en avoir sur le transport aérien ou maritime.

Nous ne voulons jouer aucun rôle dans la direction pédagogique et scientifique de ces établissements.

——Diable, diable ! Arrêtons de déconner ! Le perdreau n’est pas de l’année.

Car, au moment où nous allions lui porter une petite botte ironique : « Les connaisseurs remarqueront combien le mariage est doux et facile à porter avec une femme instruite et spirituelle… » (Modeste MignonHonoré de Balzac), nous aperçûmes, rangés sur les rayonnages de sa bibliothèque, les 10 volumes de la Comédie Humaine, Editions de la Pléiade.

——–Que pouvez-vous rajouter M. Wang Yong Wu, pour apaiser dans notre pays aux traditions si étatistes et antilibérales, les inquiétudes de nos étudiants ?

Nous voulons rendre votre Université plus attractive. Et tout d’abord réaménager ses locaux, en effacer les déplorables graffitis qui déparent ses murs.

Plus de bourses et de meilleurs salaires enseignants. Pas de cette sélection impitoyable qui règne dans l’Université chinoise.

——Mais M. Wang Yong Wu, que pourrait-il advenir, dans une Université rachetée par Weidong Cloud, advenir de certaines disciplines, comme les langues anciennes ou la philosophie ?

On fête l’anniversaire de Confucius dans les jardins de l’Université Paris-Descartes. Juin 2023

Je suis catégorique, cher ami. Aucune suppression, mais au contraire de nouvelles options : initiation au chinois classique et au confucianisme.

Au moment où votre ministre, M. Blanquer, souhaite introduire la morale à l’école, l’apprentissage des cinq voies de Confucius pourrait largement y contribuer.

Aux syndicats étudiants méfiants, nous, China Weidong Cloud Company, affirmons garantir aux étudiants médiocres toutes les chances d’obtenir un diplôme, et à ceux nécessiteux, l’augmentation de leur bourse.

Et pour en venir à votre intitulé, cher ami, Potache ou Patachon, ce sont des potaches que nous voulons former, pas des patachons.

D’où nous vient donc l’expression « mener une vie de patachon » ? Cette expression apparue dans le courant du XIXe siècle renvoie à la mauvaise image de certains postillons. À l’époque, le « patachon » était en effet le conducteur chargé de protéger la « patache », une grosse diligence à deux-roues, lente et très inconfortable. Pendant leurs déplacements incessants, les chauffeurs, les patachons, avaient coutume de mener une vie agitée, s’arrêtant dans toutes les tavernes de la route, pour s’adonner à l’ivresse, aux jeux de cartes et à la prostitution. Ainsi, la réputation d’amateurs de débauche des patachons a fini par inspirer une expression rentrée depuis dans le langage courant.

Chers lecteurs, nous ne voyons pas comment une affaire aussi habilement menée ne pourrait pas trouver heureuse conclusion. Même, s’il est vrai, qu’une Université n’est pas un Aéroport.


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