Commensalisme


22 MAI 2019

——Jean Casanova

——–Un commensal (du latin cum, avec, et mensa, la table) est une personne qui mange à la même table que vous, que vous l’ayez invitée ou non, cela n’a pas d’importance. Encore que, mais nous allons y venir.

Le commensalisme, terme plus général, désigne une relation, provisoire ou définitive – cela a son importance dans l’affaire qui nous occupe – relation provisoire ou définitive, et, c’est l’essentiel, bénéfique pour au moins l’un des deux partenaires.

En cela, le commensalisme diffère du parasitisme qui, s’il est bénéfique pour l’un est souvent nuisible pour l’autre.

——–Initialement théorisé par les zoologistes pour désigner l’interrelation bénéfique entre espèces animales, le commensalisme se voit souvent donner comme exemple la relation de certains crabes, les pinnothères, avec les crustacés comme la moule. Mais attention, l’interrelation est bénéfique entre les deux espèces jusqu’au moment où, la nourriture venant à manquer, ils deviennent alors parasites, le pinnothère dévorant le manteau de la moule. La chose est également à retenir dans l’affaire qui nous occupe. Nous verrons ceci plus loin.

Pinnotheres pisum  

Pinnotheres et muscula  

Le commensalisme peut aussi emprunter d’autres formes, non plus liées directement à la nutrition, mais au transport, comme la phorésie qui désigne l’interaction particulière entre deux organismes où l’un est transporté par l’autre, les sources de nourriture de l’un et de l’autre restant indépendantes. Ainsi le rémora, transporté par le requin.

——–Nous vous le disions à l’instant, initialement théorisé par les zoologistes, le concept de commensalisme est maintenant volontiers utilisé en politologie pour désigner les bénéfices mutuels que peuvent attendre deux partenaires, nous allions dire adversaires, de cette interrelation, ceci même si celle-ci est ostensiblement désignée au bon peuple comme belliqueuse.

——Mine Derrien, politologue, membre du CEVIPOF (Centre d’Études de la Vie Politique Française), et directrice de son laboratoire de recherche de zoo-politologie et de politologie agro-environnementale, a bien voulu répondre à nos interrogations quant à cette forme particulière de commensalisme complaisamment étalée sous nos yeux, rebondissement d’une relation fructueuse déjà entamée il y a deux ans.

——–Bonjour Mine Derrien, en politologue avertie, rangeriez-vous cette relation si particulière dans le cadre du commensalisme ?

Tout à fait, cher ami. La chose est claire. Nous sommes là devant une relation mutuellement fructueuse pour les deux espèces dans leur quête nutritionnelle, je voulais dire électorale.

——Pensez-vous Mine Derrien qu’une élection bien particulière, celle d’une assemblée de parlementaires européens, puisse se prêter facilement à ce type de mise en scène, disons-le, largement hystérisée – qui l’emportera de l’un sur l’autre, et eux deux exclusivement – alors que l’offre électorale porte sur une trentaine de listes, dont au moins cinq ou six peuvent prétendre à être justement représentées ?

Non, il y a là une manipulation assez grossière, je souligne d’ailleurs pour vous qu’elle est à la limite de l’infraction au Code électoral, dont l’article L97 sanctionne toute tentative de tromperie.

Mais effectivement, l’affaire est fructueuse pour les deux partenaires. Je m’en explique. Le message envoyé est triple :

– à l’électorat du macrobate-saltimbanquier, électorat quelque peu échaudé et désorienté, on le comprend – ISF et CSG sont passés par là – l’injonction est claire et nette : face à la « lèpre populiste », vote utile et obligatoire.

– à tous les autres, abstentionnistes tout particulièrement, mais surtout à l’immense et composite peuple de la Droite : le vote utile, c’est le vote RN. Si vous voulez voter contre moi, c’est RN qu’il faut voter ! Fracturer la Droite avec le RN, voilà l’objectif. Certains avaient parlé de fracturation hydraulique. Pour ma part et dans ce cas précis, je parlerai de fracturation lepénique.

– à l’électorat RN, coup de pouce final d’encouragement dans les derniers jours d’avant scrutin : je suis votre vrai adversaire. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Vous jugerez probablement assez cruelle cette présentation de la chose, mais ce qui réunit ces deux figures commensales est vraiment capital. Retranchons, je vous le concède, l’affection qui n’a rien à voir dans cette affaire.

——–Merci Mine Derrien pour cet éclairage savant. Mais à votre avis, cette relation commensale peut-elle perdurer et se poursuivre au-delà du scrutin européen ?

Tout, cher ami, dans la Ve République, tend à organiser la lutte pour le pouvoir dans une composition bipartidaire. Notamment le primat de l’élection présidentielle sur toutes les autres. C’est bien là, tout à la fois, le fondement et l’objectif de ce commensalisme.

Pour y mettre un terme, une refondation de nos Institutions serait nécessaire. Par exemple, par l’appel à l’élection d’une Constituante.

Car attention, comme dans votre exemple zoologique, celui du crabe-pinnothère et de la moule, la chose pourrait brutalement basculer dans une autre relation, celle où le crabe dévore la moule.

 


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