L’esprit de Speenhamland


(Newbury – West Berkshire – Royaume Uni)

21 DECEMRE 2018

——Jean Casanova

L’auberge du Pélican, aujourd’hui, à Speenhamland, près de Newbury

——–Nous avons-vous déjà parlé de Speenhamland, dans le West Berkshire, au Royaume-Uni ?

——Nous allons y venir. Mais tout d’abord, Noël approche, examinons ensemble ce qu’est une Prime d’activité.

Qu’est-ce qu’une prime ? Dans la liturgie chrétienne, nous dit Larousse, la prime est la partie de l’office divin qui se récite au lever du jour.

La prime d’activité, instituée en 2016, sous l’ère socio-libérale, était quant à elle, de manière plus prosaïque, la somme d’argent ou le don accordé à titre de récompense ou de gratification, au salarié, en plus de son salaire.

Son nom reste attaché au regretté Manuel Valls, alors Premier Ministre. Elle reste à ce jour le geste humanitaire le plus émouvant de cet homme politique aujourd’hui disparu. 

On ne rit pas, s’il vous plaît

——–En quoi consistait-elle alors ?  Le Gouvernement enterrait le RSA et la PPE (Prime pour l’emploi), dispositifs qu’il jugeait coûteux et mal adaptés et dont l’objectif – sortir de l’exclusion et de la grande pauvreté les travailleurs pauvres, les poor workers  – était loin d’être atteint.

La fusion de ces deux dispositifs caritatifs en un seul, quérable (c’est-à-dire qu’il fallait en faire la demande, le réclamer ou le quêter, à vous de choisir), était d’extraire de la grande misère ceux qui travaillent et n’en obtiennent pas le nécessaire pour survivre.

L’estimation moyenne du don public tournait autour de 150 à 250 € mensuels, dont pourraient bénéficier environ 5 millions de personnes, celles percevant entre 0,5 et 1,2 Smic, le tout restant dans l’enveloppe de  4 milliards d’euros consentis par la collectivité, enveloppe résultant de la fusion du RSA et de la PPE (Prime pour l’emploi). Pas un sou de plus, c’est entendu !  Bruxelles veille, et pas seulement sur la Grèce.

Empoignez vos calculettes et vous verrez que le compte n’y est pas (en moyenne 150 € mensuels x 12 mois =  1800 € annuels x 5 millions d’attributaires = 9 milliards d’euros exactement, soit plus du double que les 4 récoltés par la suppression RSA + PPE).

——N’y voyez là aucun cynisme, mais la simple lucidité technocratique, celle qui sait que les pauvres ont honte d’être pauvres.

Pour rester dans les clous de ces 4 milliards, le gouvernement tablait alors sur un taux de recours, il  précisait de quérabilité, de moins de 50 %. Tous les pauvres savent qu’ils sont pauvres, beaucoup peinent à le reconnaître.

Quelle relation tout ceci, chers lecteurs, avec Speenhamland, petite localité du comté de Berkshire au Royaume-Uni ?  Eh bien précisément, nous y arrivons.

L’auberge du Pélican à Speenhamland

L’historien Karl Polanyi, dans son magistral ouvrage La Grande Transformation, dont nous n’aurons de cesse de vous recommander la lecture, fresque somptueuse du basculement du monde dans l’ère du libéralisme à partir de l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, nous relate l’événement suivant :

« Les juges (justices) du Berkshire, réunis tôt le matin du 6 Mai 1795, en un temps de grande détresse, à l’auberge du Pélican, à Speenhamland, près de Newbury, décidèrent qu’il fallait accorder des compléments de salaire (subsidies in aid of wages), conformément à un barème indexé sur le prix du pain, si bien qu’un revenu minimum serait ainsi assuré aux pauvres indépendamment de leurs gains.

Voici ce que disait la fameuse recommandation des magistrats : quand la miche d’un gallon de pain d’une qualité déterminée coûtera 1 shilling, alors chaque pauvre et industrieuse personne aura pour son soutien 3 shillings par semaine par une allocation tirée de l’impôt pour les pauvres (poor rates), et pour le soutien de son épouse et de chaque membre de sa famille, 1 shilling 6 pence ; pour chaque penny dont le prix du pain augmente au-dessus de 1 shilling, il aura 3 pence pour lui-même et 1 penny pour les autres »

Conçue comme une mesure d’urgence cette disposition caritative devint très vite la loi du pays dans la plupart des campagnes du royaume. En réalité, l’innovation sociale et économique dont elle était porteuse n’était rien moins que « le droit de vivre ».

Jamais mesure ne fut plus universellement populaire. Les employeurs pouvaient réduire les salaires à volonté ; les ouvriers, qu’ils fussent occupés ou oisifs, étaient à l’abri de la faim ; les humanitaristes applaudissaient la mesure comme un acte de miséricorde ; et les contribuables eux-mêmes furent très lents à comprendre ce qu’il adviendrait de leurs impôts dans un système qui proclamait le « droit de vivre », qu’un homme soit payé ou non un salaire lui permettant de subsister.

Ne nous inviterait-t-on pas aujourd’hui à un tel unanimisme, au bénéfice de ceux dont le salaire qu’ils versent, les patrons, ne peut suffire pour vivre à ceux à qui ils l’ont versé ?

——Le rappel de ces faits, 1795, enfouis et disparus dans la mémoire collective, un jeune auditeur historisant à la Cour des Comptes s’en chargeait ces dernières semaines dans une courte note intitulée « L’esprit de Speenhamland ».

C’est en en prenant connaissance, que notre Président d’aujourd’hui, confronté à la grande crise de xanthalgie (la douleur jaune) qui frappe le pays, et les yeux mouillés de larmes, crût trouver réponse à la lancinante question : « Comment en finir, sinon avec les pauvres, du moins  avec la pauvreté » ?

——Mauvais timing communicant !

Le jour de l’annonce à grand fracas médiatique du projet de la Prime d’Activité, paraissait l’enquête du magazine Forbes recensant, pour 2017, 1826  milliardaires, 181 de plus qu’en 2016, pour une fortune cumulée mondialement de plus de 7000 milliards de dollars. Plus du triple de la dette publique cumulée de la France.

Laissons là la polémique et revenons à notre Président, peut-être enfant secret de l’Abbé Pierre.

Admettre et instituer que le prix de la force de travail peut être inférieur au coût de sa reproduction (ce qu’est en principe le salaire minimum), est une aberration non seulement sociale mais économique car, en économie, ne l’oublions pas, le coût d’une marchandise est constitué des intrants nécessaires à sa production.

Dans le sacro-saint partage libéral des responsabilités, celui où le travailleur doit mettre énergie et savoir-faire au service de l’employeur, ce dernier s’obligeant par le salaire à lui donner les moyens de vivre, est maintenant introduit et sanctifié l’appel à tous, contributif ou caritatif, si le salaire est insuffisant.

——(Merci Patron, chantaient déjà Les Charlots).


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