Une question, s’il vous plaît, M. Javert


10 DECEMBRE 2018

(Ministère de l’Intérieur – Hôtel de Beauvau – Place Beauvau – Paris 8°    )

——Jean Casanova

Hôtel de Beauvau

——–Nous sommes à l’Hôtel de Beauvau, place du même nom, siège depuis 1861 du Ministère de l’Intérieur, à quelques pas du Palais de l’Élysée. Suspecte et inquiétante proximité, vous-direz vous. Le couple sécurité / insécurité pourrait-il être instrumentalisé ?

Nous y sommes reçus par M. Javert, Directeur du Service de la Sécurité Publique.

Javert ! Ce nom ne vous est probablement pas inconnu. Victor Hugo, dans sa grande fresque romanesque, Les Misérables, dressait ainsi le portrait de l’inspecteur Javert, le trisaïeul de notre interlocuteur d’aujourd’hui, l’homme qui, sa vie durant, poursuivit Jean Valjean : « Les paysans des Asturies sont convaincus que dans toute portée de louve, il y a un chien, lequel est tué par sa mère, sans quoi, en grandissant, il viendrait à dévorer le reste de la portée. Donnez une face humaine à un chien fils de louve, ce sera Javert ».

Pensant vous en avoir assez dit et, sur cette flatteuse présentation de l’homme de 1840, venons-en à l’entretien avec notre M. Javert d’aujourd’hui. Quel poste plus mérité que celui de Directeur de la Sécurité Publique lorsque l’on porte un tel nom et que l’on descend en ligne directe d’un ancêtre aussi prestigieux ?

Surtout dans le contexte d’aujourd’hui : un pays en état d’urgence, des fractions entières du monde du travail en révolte, habillées de jaune, fanatisées et dressant des barrages aux quatre coins du pays ; une jeunesse lycéenne refusant de se coucher le soir, en révolte contre l’avenir étriqué qu’on lui prépare.

Ce n’est pas sans inquiétude, celle de savoir si « tout était sous contrôle », que nous venons prendre le pouls de la situation auprès de l’homme le plus qualifié pour y répondre, le Directeur de la Sécurité Publique.

——M. Javert, permettez-nous en premier lieu de vous dire toute notre sincère admiration pour l’efficacité déployée ces derniers jours par vos services et pour l’encadrement musclé de manifestations maintenant pratiquement hebdomadaires. Nous pressentons la difficile situation de vos services, l’état d’épuisement et de stress plus que probable de tous vos effectifs. Mais enfin, la Sécurité est assurée.

Cette prudente et respectueuse entrée en matière énoncée, arrivons en maintenant à cette délicate question. Celle des « casseurs ».

——M. Javert, s’il vous plaît, une dernière question avant de nous séparer. À propos de cette lancinante question des casseurs toujours fort opportunément déployés aux alentours immédiats des rassemblements de Gilets Jaunes, casseurs étant encore un euphémisme lorsque l’on voit, copieusement restituée sur les écrans télévisés, l’étendue de leurs ravages, oui, à ce propos, M. Javert, nous aimerions avoir votre éclairage, celui du Directeur de la Sécurité Publique.

Comment se fait-il, dans un pays comme le nôtre, la France, dont un polémiste célèbre avait dit que le tatillon de l’État y était tel que « le moindre rat y était administré policièrement », comment se fait-il dans un pays où chaque interpellé se voit prélever, plus que ses empreintes digitales, ses empreintes génétiques et son ADN, où chaque apprenti djihadiste en formation est sous contrôle radar permanent et dispose d’un officier traitant à la DGRSI (Direction Générale du Renseignement et de la Sécurité Intérieure), comment se fait-il que ces bandes de voyous n’aient pas encore été repérées, circonscrites, identifiées, enfin mises hors d’état de nuire ? Certains ont osé suggérer que, peut-être, c’est qu’elles rendaient service.

Excellente question, cher ami ! Mais voyez-vous, même si le problème est loin d’être subalterne, je ne m’occupe pas de cuisine et de sales besognes.

Je vous fais de ce pas conduire à un de mes adjoints en charge de la question.

——-Au revoir, et merci encore, M. Javert ! Merci pour votre franchise et votre attention.

——-Pris en charge par un planton, nous sommes alors amenés, après franchissement de plusieurs portes blindées et déclinaison par notre guide de son badge codé, au 3° sous-sol du Ministère, où, au bout d’un sombre couloir, nous pénétrons dans le bureau de l’Inspecteur Marx. Petit écriteau apposé à la porte d’entrée : Bureau du bidonnage, de la manip, des coups fourrés et des coups tordus.

L’Inspecteur Marx, grand barbu débonnaire, nous écoute, amusé, reformuler cette question un peu piégeuse.

——–M. Marx, ces casseurs, qui sont-ils, d’où viennent-ils ? D’où tiennent-ils cette merveilleuse capacité à apparaître et disparaître, à tout moment et surtout, en toute impunité ?

Vous ne pouvez mieux tomber. Je viens justement de traiter de la question dans un de mes derniers rapports auprès du cabinet du Ministre. Lequel m’en a d’ailleurs chaudement félicité.

Son titre en sera Les luttes de classe en France. Pardonnez-moi de faire quelque peu appel à votre culture historique et politique.

Dans ce livre, j’identifie cette engeance, ces fameux casseurs, comme une fraction de ce qu’un célèbre théoricien politique du XIXe siècle avait baptisé de la formule imagée, lumpenprolétariat, ou prolétariat en haillons (de l’allemand lumpen, haillons).

Je cite ses propres mots de l’époque : « Tous les roués n’ayant ni ressources, ni origine connue, les rebuts et laissés-pour-compte de toutes les classes sociales, les vagabonds et échappés des bagnes et des casernes, les escrocs, voleurs à la roulotte, saltimbanques, escamoteurs et pickpockets, maquereaux et proxénètes, apaches, portefaix, chiffonniers, soulographes sordides, dealers, rétameurs, mendiants, en un mot, toute cette masse errante et fluctuante que rien, dans notre société, ne rattache à rien ».

L’apache, plaie des rues de Paris au XIXe siècle

En somme, brigands, voleurs, marginaux de toutes classes, jamais passés par la dure mais fortifiante discipline du travail et du salariat. Contrairement au prolétariat issu, lui, du salariat et par là-même potentiellement, je dis bien potentiellement, révolutionnaire.

Ce lumpenprolétariat, formé de gens sans aveu, ni foi, ni loi est a-révolutionnaire. Toujours prêt à se mettre au service de l’oligarchie et de la réaction. Voilà tout son intérêt et son caractère propice à toutes les manipulations.

——Nous avons peine à vous suivre M. Marx, sur cette proximité d’intérêt entre Oligarchie et Lumpenprolétariat. Ne forcez-vous pas le trait ? Votre parallèle historique n’est-il pas un peu simplificateur ? Nous ne sommes plus au XIXe siècle.

Détrompez-vous ! Tout d’abord, remarquez les points communs, ils sont bien encore ceux d’aujourd’hui : vénalité, goût de l’argent facile sans travailler, mépris pour ce qu’ils cassent et pour ceux qu’ils volent. Ceci demeure, même 150 ans plus tard.

J’irai jusqu’à reprendre cette formule du théoricien révolutionnaire : « L’oligarchie, dans son mode de gain, comme dans ses jouissances, n’est rien d’autre que la résurrection du lumpenprolétariat dans les sommets de la société bourgeoise ».

Mon rapport le montre de façon évidente. Le lumpen est l’armée de l’oligarchie. L’oligarchie en favorise l’émergence et en assure la protection, comme d’une véritable armée, une armée civile, une armée intérieure dont la violence sert les intérêts des puissants en divisant et discréditant le monde du travail par ses provocations.

Toujours disponible pour le pouvoir en place, le lumpen est un détrousseur de pauvres, un briseur de grève, un provocateur-né.

Scène de banlieue. Jamais à Neuilly

Les casseurs brûlent les voitures sur les parkings des HLM de banlieue, jamais à Neuilly. Enfin, l’effet de peur est assuré et c’est là l’essentiel.

——Nous quittons l’Inspecteur Marx et son sombre bureau du 3°sous-sol, et regagnons la lumière du rez de chaussée du Ministère. Un peu secoué par cette charge brutale et sans concession. Beaucoup d’entre vous la jugerons manichéenne et excessive.


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